Galaxy Art

En 2019 le Centre Pompidou organisait une grande exposition consacrée  à l’artiste britannique Francis Bacon (1909-1992) pour rendre hommage à l’un  des peintres les plus célèbres de la seconde moitié du 20ème siècle : un  peintre moderne  insaisissable et dérangeant. Francis Bacon est né le 28 octobre 1909 au cœur du vieux Dublin bourgeois : ses parents sont tous deux d’origine anglaise sans aucune ascendance irlandaise. Durant  son enfance Francis Bacon a connu une Irlande secouée par une agitation sociale et politique qui a laissé des traces indélébiles dans l’esprit du jeune garçon  et a déterminé sa vision du monde. En 1927 cet autodidacte découvre à Paris des dessins de Picasso  à la Galerie Paul Rosenberg et décide dès lors de se tourner vers la peinture pour tenter de la réinventer.  De nombreux faits de la vie personnelle de Bacon sont présents dans ses œuvres : sa recherche d’une peinture poignante s’est constituée dans le sillage d’une vie ponctuée d’événements tragiques : sa peinture se montre perméable à sa vie personnelle. La tension et  la dramatisation de ses œuvres est mise en scène par l’artiste au moyen de dispositifs originaux : les cages de verre, les miroirs et les ombres, la toile en réserve, la vitre transparente et  de nombreux  signes qui apparaissent constamment dans ses tableaux.

« Autoportrait », 1976 Huile et pastel sur toile, 34 x 29,5 cm. Marseille, Musée Cantini.

La peinture de Francis Bacon entre en résonance avec la période sanitaire que nous traversons et le confinement récent d’une partie de la planète : en effet dans  les œuvres de Bacon on peut noter l’omniprésence de ce qu’il convenu d’appeler «  les cages de verre « : ce sont des structures géométriques qui dans l’espace illusionniste du tableau ont une réalité plus nette plus aiguës que d’autres objets :leur fonction est de maintenir la figure au centre de l’espace du tableau la figure y gagne une substance qui lui permet de se détacher distinctement de la surface de l’arrière plan : elles enferment l’objet qu’elles abritent comme une proie dans une structure déformée .

Triptyque

A partir de 1968 Bacon décide de présenter ses toiles derrière une vitre :   en jouant le rôle de vernis la vitre permet d’unifier les perceptions de l’image de mettre à distance la texture de la toile. Elle ajoute de l’artificiel au tableau artificiel souligné par le cadre dont la dorure et la lourdeur voulues par Bacon agissent comme d’efficaces barrières. inspiré sans doute par les œuvres de Velasquez qu’il admirait Bacon créait des espaces illusionnistes à l’aide d’objets tels  les miroirs qui  créent un lien entre l’image peinte et l’extérieur du tableau : la figure semble surgir du fond de la toile et ce jeu de réflexion donne au spectateur une plus grand conscience au spectateur de sa position physique face à l’image représentée :  ce réseau de reflets creuse le tableau pour en faire un piège visuel capable de capter les images entre la construction complexe des miroirs peints, des facettes des cages et la surface réfléchissante de la vitre protectrice : en associant vrais et faux reflets , les tableaux de Bacon sont construits comme des dispositifs qui servent à isoler l’image.

Study for the human body

L’artiste parsème ses toiles de signes  reconnaissables et récurrents tels les ampoules, prises électriques  ou des flèches. En créant de petits points lumineux ou colorés , ces signes éclairent le tableau de façon irréelle comme les lampes électriques allumées en plein jour : l’absence d’abat jour empêche de distinguer la lumière artificielle de celle naturelle : d’où l’absurdité des ombres au sol et sur les murs qui sont comme ces flèches gravitant autour des figures des indicateurs artificiels dont la fonction est de rendre plus dramatique la représentation du modèle .

Bacon peint toujours des portraits et des nus déformés distordus liquéfiés.  Au fil des années ses fonds deviennent  monochromes légers et limpides et d’une extraordinaire intensité : le télescopage dans ses compositions entre ses décors épurés idéaux et les corps malaxés provoquent un certain malaise et renvoient à la notion de dualité du monde. si chère à Nietzsche: ces jeux d’opposition tels  l’ombre et la lumière, la vie et la mort la figure et le fond, l’intérieur et l’extérieur, le rêve et la réalité  structurent son œuvre à tous les niveaux.

Transgression

Dès 1945 l’apparition constante de larges réserves de toile écrue dans les fonds est une nouvelle manifestation de son désir de voir à  travers les choses : Bacon cherche à découvrir la vérité de son sujet en mettant à nu les procédés de sa représentation En peignant sur le revers écru des toiles apprêtées dans le commerce, Bacon travaille en fait sur un support rêche et absorbant qui rend le repentir difficile voire impossible. Bacon préparait lui-même cette surface à sa manière en la brossant pour en faire pelucher les fibres afin quelles retiennent le pigment du pastel, ou la peinture pulvérisée à l’aérosol qui  semble  alors se cristalliser sur ces aspérités de la toile : la matière joue un rôle très important dans les toiles de Bacon qui n’hésitait pas à incorporer de la poussière du sable. A la fin de sa vie il cherche une autre intensité et une ligne plus synthétique comme le révèle une toile redécouverte récemment  en 2016 et exécutée en 1991, peu de temps avant la mort de l’artiste. il s’agit d’une toile minimaliste et austère figurant un taureau s’apprêtant à rentrer dans l’arène seul et fier solitaire et insaisissable comme l’œuvre de cet artiste inclassable.

Article établi le 30 juin 2020 par Sandra BENOIST-CHAPPOT (guide conférencière) pour GALAXY ART.